Que savent les ombres ?

Chroniques vagabondes

Lisa Marcelle Roberta Halloup

Lisa Marcelle Roberta Halloup ne s’aime pas. Voilà déjà vingt-cinq minutes qu’elle se contemple, entièrement nue, devant l’immense psyché du salon. Lisa déteste son embonpoint. Elle déteste le gras qui s’est niché sur son ventre, ses cuisses et ses fesses, et qui s’attache désormais à ses bras. Lisa avait soudainement cru pouvoir aimer son corps et s’était dévêtue dans une hâte à demi fébrile. À présent elle regrette. Sa nudité se moque d’elle. La jeune femme est désemparée.

La porte d’entrée claque. Des rires féminins et des voix masculines s’entrechoquent dans le vestibule. Le cœur battant, Lisa ramasse à toute vitesse ses vêtements éparpillés au sol. Mais il est trop tard. Amassé à la porte d’entrée, le petit groupe d’amis assiste stupéfait à la scène. « LisaAA !! » hurle de colère sa sœur. Honteuse, celle-ci se relève. Rassemblant le peu de fierté qu’il lui reste elle annonce impassible : « J’avais un peu chaud, vous devriez en faire autant ! ». Puis elle s’avance d’un pas solide vers l’assistance, qui s’écarte pour la laisser sortir. Non, Lisa Marcelle Roberta Halloup ne s’aime pas.

Elle a pourtant suscité la vive émotion de son public et notamment celle de Thomas. Cette fille a du cran, il aime ça. Au moment où il l’a vue, superbement nue, au milieu du vaste salon trop sophistiqué, son cœur n’a fait qu’un bon. Il n’avait eu qu’une envie : la rejoindre et l’embrasser fougueusement au vu de tous. Thomas secoue la tête. Appuyé contre le mur, les mains dans les poches, il observe en retrait le déroulement de la soirée.

Son attirance pour Lisa n’est pas nouvelle. Elle représente tout ce qu’il estime. Une intelligence aiguisée à la répartie tranchante. Une prestance naturelle au rire spontané. Une audace assumée, un style unique. Thomas se détourne de l’assemblée et sort prestement de la pièce. Au diable les minauderies des soirées conventionnelles. Il a besoin de prendre l’air.

Dehors, abritée sous l’auvent, Noémie fume. Lisa a le don de la faire enrager. La jolie demoiselle esquisse un sourire à Thomas qui s’installe près d’elle. Coude à coude, les deux amis songent chacun à la façon d’aborder la suite. Une fine bruine s’abat sur l’auvent.

Noémie exige beaucoup d’elle-même. Beaucoup trop. À s’évertuer à faire plaisir, elle n’arrive plus à se détendre. Il n’y a guère qu’avec Thomas qu’elle réussit à se décrisper, à être un peu elle-même. Noémie sourit. Elle se sent déjà mieux. La pluie se fait plus dense. Thomas rompt doucement le silence. « Je suis amoureux » dit-il en un chuchotement à peine audible. Noémie tressaille. Ses joues s’empourprent. Thomas poursuit : «Noémie dis-moi, quelles sont mes chances ? ». Noémie lève la tête vers Thomas en cherchant à comprendre. Thomas la fixe d’un regard intense, une intensité qu’elle ne lui connaît pas. Son cœur s’emballe, ses pensées s’affolent. Noémie a du mal à y croire. «Tu les as toutes !» répond-t-elle en refrénant son envie de sourire. Thomas émet un profond soupir de soulagement et embrasse la belle sur le front, avant de s’engager sereinement dans le vestibule.

Appuyée contre le mur, Noémie se laisse glisser au sol. Sa gorge la serre, ses dents sont crispées. Des larmes glissent sans effort le long de son visage. Dans sa main, sa cigarette continue de se consumer. La pluie redouble d’effort.

Crédit photo : Mel – Que savent les ombres ?

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